8h32. Place de la Comédie.

Une terrasse de café. J’aperçois un couple à ma droite, muni d’un smartphone et d’une écharpe. Une jeune fille de 19-20 ans manie aussi le smartphone à la table devant eux. Attablée, un café entamé, et un verre d’eau. Elle se retourne régulièrement vers la place, avec un petit sourire pressé. Qui attend-elle ? À côté d’elle, deux dames d’un âge mûr ; et on aperçoit la maturité et la sagesse dans leur regard. Des livres de la collection de la Pléiade sont posés sur la table. En face d’elle, et en même temps légèrement sur le coté gauche, un homme de 70 ans avec un béret note sur un carnet à petits carreaux. C’est bizarre, j’ai l’impression qu’il fait la même chose que moi. J’essaye d’approcher mes yeux. Les vieilles dames devant moi chuchotent en me regardant. Elles sont cinq maintenant. L’homme n’a rien repéré. J’aperçois non des lettres sur son carnet, mais des formes qui ressemblent à des croquis. Deux solutions :

  1. Il dessine le manège juste en face de lui.
  2. Il prépare la maquette de son nouveau projet d’architecture.

Mais il a aussi un smartphone ! Pour sûr, c’est un homme actif, il ne peut pas perdre son temps à dessiner des manèges, en plusieurs exemplaires en plus. Il se rhabille, il est l’heure pour lui d’aller affronter la Ville. René jette un regard sur la façade parfaitement ordinaire du café. En fait, je ne sais pas s’il s’appelle René. J’en ai l’intuition, mais quand-même. Deux autres vieilles dames rejoignent la table des littéraires. René appelle le serveur. Il range avec soin son carnet d’architecte. Qu’est-ce qu’il prépare ? Je me demande à quel point cet homme est important pour la ville. Une mamie un peu moins âgée que les autres rejoint le club attablé. Quel monument conçoit-il ? Il n’est pas sur la place de la Comédie au hasard, j’en suis sûre. Mais je dois en avoir le cœur net. Une des mamies s’exclame « Oh non Mireille, je ne peux pas te laisser dire ça ! L’écriture de Ronsard ne peut absolument pas… etc. » Ça y est je me lance. René remet son manteau, je me lève. Il met son écharpe, je m’approche. Je remarque que le gang des vielles dames intellectuelles gonfle de plus en plus, c’est dingue j’ai l’impression qu’elles agrandissent la terrasse. Avant que je puisse comprendre quoi que ce soit, le chemin entre lui et moi est barré, semé de vieilles dames barricadées sur des chaises et avec des cabas pour être bien sûres qu’on ne passe pas. René paye son café. Je n’ai pas le temps. Il s’éloigne ; c’est impossible. D’autres vieilles s’approchent encore, on en est maintenant à une quarantaine, de plus en plus accrochées à leur chaise, leur chaise de plus en plus accrochée au sol, le sol de plus en plus solide. Je prends une décision, c’est à dire que je décide de lancer une conversation (trouver un sujet intéressant et intellectuel) à la table des vieilles pour les occuper mais une des leurs avec les cheveux violets s’insurge de mon immersion dans le cercle des lectrices presque disparues. Je profite de sa distraction pour m’appuyer sur elle afin de prendre mon élan pour sauter sur la table, et grâce aux livres disposés avec soin, je rebondis gracieusement. Je cours de toutes mes forces pour les semer, je me retrouve sur la place. Je me dirige vers René mais un tramway arrive et me coupe la route. René m’attend à l’arrêt de tram. Je tente un coup de poker et je crie « René ! » en espérant que ma voix résonne au delà du tram qui gronde les passants indisciplinés. Au moment où j’ai presque perdu espoir, le tram dégage le passage et ô merveille j’aperçois René cherchant à travers ses lunettes la provenance de cette interpellation désespérée. Tout d’un coup j’ai peur qu’il soit déçu. On ne se connaît pas après tout. J’hésite à retourner à ma place, au fond du café, bien planquée, mais je me rappelle du club des mamies derrière moi. À gauche, une statue m’empêche le passage. À droite, un camion de nettoyage à pleine vitesse m’empêche toute échappatoire. Cela m’apparaît alors comme un signe : tout m’appelle à cette conversation avec René. Je m’avance.

– Je suis là.

Il m’aperçoit. Ses yeux se plissent derrière ses lunettes.

– Je vous ai aperçu dans ce café -je me retourne- et j’aurais aimé prendre connaissance de votre projet architectural. Enfin savoir si vous avez un projet… c’est pour un papier.

Pas de réponse.

– C’est-à-dire que je vous ai vu avec un carnet et je ne peux pas m’empêcher de penser que vous êtes un homme important pour la ville…

Après quelques secondes, il me répond.

– Excuse me, I don’t understand. Who are you ?

Un Anglais ? Moi qui pensais avoir trouvé le concepteur de l’architecture montpelliéraine, je suis tombée sur bien plus ! Au vu de son âge, je suis sûre qu’il a pu avoir créé le Big Ben. Je suis alors renvoyée à ma pauvre condition d’étudiante ignorante, et le doute me rattrape.

– Sorry, I thought you were… enfin, sorry. Have a good day.

Le grand monsieur à lunettes me scrute.

Plusieurs solutions :

  1. Il imagine un immeuble qui aurait mes formes, mais j’imagine en plus grand, histoire de pouvoir loger au moins une famille.
  2. Je me suis complètement trompée sur sont sort et René est un voleur doublé d’un meurtrier qui envisage de me stocker dans sa cave.

08h56. Il sort son smartphone. Je me rends compte que je lui ai dit au revoir depuis quelques secondes et que je suis toujours plantée devant lui. Partir maintenant me décrédibiliserait presque intégralement. Je suis à l’arrêt, j’y reste. Je le lâche du regard. 6 minutes d’attente. Il part.

Je me retrouve alors seule, sans aucun sujet intéressant, déçue de cet échec personnel et du désintérêt total de mes héros. Je me résous à inventer.

Mona Dahdouh, Master 2

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