05h00. Rue Lakanal.

Je me lève. Nous sommes Mardi. Je me prépare, vite, je prends une douche et un café, et je sors de chez moi à cinq heures quarante-cinq. Je me dirige vers la rue de l’Aiguillerie – j’habite aux Beaux-Arts – où j’ai rendez-vous avec Pauline.

À dix mètres de chez moi, je croise un premier passant. Il est jeune – la trentaine, porte un jogging noir et un pull noir sous une veste à manches courtes marron. Il écoute de la musique avec des écouteurs et sa démarche est assurée. Quand nos regards se croisent, il me sourit. Je le reconnais à ce moment-là ; il est employé au Carrefour City de Louis Blanc. J’y passe pratiquement tous les jours. Son père est diabétique.

C’est drôle, de près il a l’air moins réveillé.

Je continue et remonte la rue.

Une fille, plus loin, attend les premiers tramways à Louis Blanc. J’arrive dans la rue et envoie un message à Pauline « Je suis en bas de la rue ! », « J’arrive » me répond-elle, « j’aurai cinq minutes de retard ».

Le premier constat que j’observe autour de moi est que la rue est relativement propre ; une fois, j’étais sortie un dimanche matin à six heures, et cette rue ressemblait à Bagdad, on aurait dit que la fin du monde avait eu lieu ici la veille. Des canettes de bières vides jonchaient le sol, ainsi que des verres, pour certains encore pleins, devant les bars, devant le Bric-à-Brac, devant le Full G – la cave à bières, devant l’ODB.

Devant les boutiques de kebabs et de restauration indienne, des emballages vides. Sur la place entre la rue des Ecoles Laïques et la rue de l’Aiguillerie, des assiettes vides. Sur un trottoir de la place, une canette de Coca vide. Au sol, un homme au regard vide, qui semblait décuver de sa soirée de la veille.

Aujourd’hui, je trouve très peu de canettes, d’emballages, d’assiettes vides et de regards vides. Beaucoup moins. Les lampadaires sont allumés. Il fait nuit encore, mais le jour ne devrait plus trop tarder. Je croise en remontant la rue une dame, jeune, enfouie dans une grosse écharpe en laine et un grand manteau – trop grand pour elle. Elle tousse, on l’entend presque depuis le bas de la rue. Quand elle me croise, elle me lance un « bonjour » presque inaudible. Peut-être parce que je la regarde, mais aussi parce que nous sommes les deux seules dans la rue et cela crée peut-être une complicité, quelque « soutien » pour s’être levé tôt. Elle sait que moi-même je sais et je sais qu’elle-même elle sait.

Je continue à avancer, et je croise Pauline, en face de Chez Théo, le café associatif de la rue. On s’échange quelques mots. Elle est fatiguée, je suis fatiguée, c’est trop tôt, qui a eu cette idée de se lever aussi tôt pour aller observer les gens, ah merde c’est drôle, on rit, un peu, puis on se pose chacune à un endroit différent de la rue. Moi, en face de Victoria Fashion, elle, sur les marches de l’église, en face de moi. J’entends tousser une nouvelle fois depuis le bas de la rue ; la dame a bien atteint Louis Blanc. Je sors mon carnet et commence à écrire. Il est 06h05. Pendant que j’écris, un camion Nicollin – les camions qui font le ménage dans les rues – passe devant moi. Je me décale un peu pour le laisser passer. Mais il est près, très près, et dans le silence du matin, le bruit du camion couvre tout le reste. J’observe le camion. Je m’observe. On est vraiment très près. Il y a des flaques au sol – des flaques d’eau savonneuse que le camion laisse sur son passage. Il va m’éclabousser, m’asperger d’eau. Il faut que je me lève, c’est trop tard. Il passe, il passe, il passe, il ne se passe rien. Je suis au sec, toujours. Le conducteur Nicollin me fait un petit signe de la main quand il passe devant moi. L’engin monstrueux me dépasse, nettoie devant moi là où mes pieds étaient posés deux minutes avant. Il s’éloigne, le monstre il s’éloigne, je me retrouve – on se retrouve, Pauline et moi – seules. Plus grand chose se passe. Je me roule une cigarette et vais m’asseoir aux côtés de Pauline.

– Y s’passe pas grand chose, hein ?, je lui dis.

– Non, mais j’ai noté le camion, c’était drôle, je pensais qu’il allait t’écraser.

– Ouais, drôle !, je lui dis.

Et là, y’a une nana avec un chien qui passe. La nana ressemble à son chien. Elle a les mêmes cheveux bouclés et blonds et la même démarche sautillante. Son regard est vif malgré l’heure matinale.

Le chien porte une collerette – on dirait qu’elle est faite en bouteille en plastique. Pauline et moi on se regarde et on se dit qu’il faut noter ça aussi. On le note.

Au fait l’heure défile très vite. Je regarde l’heure, il est déjà sept heures. On décide d’aller prendre un déjeuner à la Brioche Dorée, place Jean Jaurès, c’est en haut de la rue de l’Aiguillerie. La dernière fois que je suis venue ici, c’était avec mon père et ma sœur. Il était sept heures, et on avait pris notre petit-déjeuner en terrasse parce que ma mère dormait encore chez moi, on voulait pas la réveiller. Enfin en tout cas ici on avait croisé toute une équipe de Nicollins, habillés en vert et en jaune, qui prenaient leur café, et fumaient leur première clope du matin. C’était ce même matin où quand je marchais dans la rue de l’Aiguillerie, on aurait dit qu’une tornade avait dévasté la ville dans la nuit, et un couple rentrait de soirée, se tenant bras dessus bras dessous, l’air bien arrosés, pendant qu’un jeune homme bien habillé, en costard, lunettes rondes et cheveux courts portait une sacoche d’ordinateur et marchait d’un pas rapide vers le tram.

On va commander, on s’assoit. Et là, y’a un homme, la soixantaine, mais qui fait peut-être un peu plus jeune que son âge. Il est beau, très classe. Il porte un long manteau. Il est grand. Il a une calvitie naissante avec ses cheveux grisonnants et courts. Il nous observe. Il sourit. Il sourit et il nous observe, avec ses yeux bleus, très bleus. Je me dis « Putain, encore un gars qui va venir me demander une clope où me dire que je suis bonne ». Puis alors il vient vers nous et il nous dit :

– Bonjour !, avec un grand sourire.

On se lance un regard, Pauline et moi.

– Bonjour., je lui réponds.

Il attend, alors Pauline et moi on attend aussi. On se remet à parler.

– Aujourd’hui je suis heureux., il nous dit.

– Et ben c’est super, ça !, je lui dis.

– Oui, je suis heureux, parce que je suis très riche, aujourd’hui. Je vais signer un contrat à 80 000 euros.

– Ah, oui, vous m’étonnez que vous soyez heureux aujourd’hui.

– Oui.

Il prend son plateau – un croissant est posé dessus avec un café et un jus d’orange, et un paquet de clopes industrielles à la menthe -, et le pose à notre table.

– Vous voulez un café ? 

– Non, merci.

– Mais si, allez, un autre café !

– Heu…

Puis il se lève et va nous commander un café. Pauline écrit sur son carnet. Moi je me roule une cigarette. Il revient avec deux cafés. Il voit que je m’apprête à allumer ma clope, il m’en propose une de son paquet. Je la prends, le remercie. Il propose à Pauline, elle refuse.

– Il fait beau, aujourd’hui. Et je me suis levé l’homme le plus heureux du monde. Mais c’est normal, je suis riche. C’est quoi un café ? C’est quoi, un paquet de cigarettes, vous savez, quand on a 80 000 euros.

Il a un accent très marqué, il roule les « r » et il a une voix très grave et mélodieuse.

– Et donc vous allez signez un contrat à 80 000 euros ?je lui dis.

– Oui ! Mais je vous rassure, c’est un contrat légal ! Avant, il y a cinq ans, j’étais en Russie, et vous savez j’ai fais beaucoup de choses là-bas.

– Et qu’est ce qui vous a fait bouger en France ?

– Je m’appelle Vladimir. Comme notre Vladimir Poutine, j’ai le même prénom que Vladimir Poutine. Il se met à rire. J’en avais marre de le voir, alors, je suis parti en France. Vous savez, regardez mes cicatrices, là. Il lève la tête et nous montre son cou. Et là. il retrousse son pantalon jusqu’en haut de son tibia. Ça c’est parce que j’ai fais la guerre, vous savez, j’ai fais la guerre et j’ai vu des choses. Beaucoup de choses. Regardez mes cicatrices.

Blanc. Je ne sais pas trop quoi répondre.

– Ah ouais quand même, je dis, et après il me dit :

– j’ai été tireur d’élite vous savez. À la Guerre. Mais aujourd’hui, tout ça c’est derrière, je suis riche. Ma Ferrari est garée derrière les halles. 

– Ah., je dis.

– Vous savez, je pourrai avoir l’air de quelqu’un qui vient et qui vous demande si vous voulez coucher avec lui, mais je ne me permettrais pas, j’ai envie de vous dire que vous êtes très belles, mais n’y voyez pas quelque chose de malsain, ou pervers. Je suis marié, regardez, je peux vous montrer une photo de ma femme. Elle est magnifique. Il sort deux portables. Celui-là c’est le portable pour mon travail.

– Pour votre contrat à 80 000 euros ?, je dis. Il rit.

– Oui, vous avez tout compris, c’est ça ! Et celui là, c’est mon portable personnel. Bon oui, parce que j’ai un contrat à 80 000 euros, mais bon, je préfère avoir deux portables distincts pour le privé et le travail vous comprenez. C’est moi qui ai lancé ma propre entreprise quand je suis arrivé en France.  Regardez ma femme comme elle est belle. 

Il nous montre une photo d’une femme à la cinquantaine d’année au regard vif et aux cheveux bruns. Elle sourit.

– Oui, elle est belle.je dis. Et vous avez beaucoup voyagé ?

– Non, non non je suis allé un peu en Espagne, mais là je reste à Montpellier en France, pour mon entreprise, et pour mon contrat à 80 000 euros !

– Ah, bon.

Temps. Il siffle « Don’t Worry, Be Happy », et il observe Pauline. Il me repropose une blonde. Je refuse.

– Vous, vous semblez froide, elle, elle est plus avenante., il dit à Pauline. Pauline ne répond pas, et lui sourit en écrivant. Ou alors, vous travaillez et je vous dérange ? Elle ne répond toujours pas.

Il rechante « Don’t Worry, Be Happy ».

Mona m’appelle. Elle me dit qu’elle a fini son rendez-vous pour l’écriture à Saint Roch. Elle me demande où je suis, je lui dis, elle nous rejoint vite pour déjeuner. Elle l’observe, lui dit bonjour, et se pose à la table. Il lui offre – nous offre encore – un café. Quand il part chercher les cafés, Mona me demande

– C’est qui lui ?

– Un Russe qui va signer un contrat à 80 000 euros et qui est content., je lui dis.

Quand il revient, il nous dit :

– Je suis content, aujourd’hui, je suis riche !et il nous demande Et vous faites quoi, vous ?et je lui dis qu’on est en théâtre. Il y a un blanc, encore, et il nous offre à nouveau une cigarette. Peut-être par compassion. Vous savez, qu’est ce que c’est qu’un paquet de cigarettes quand on est riche ?

Au bout d’un moment, il finit par partir. On discute encore cinq minutes, Mona, Pauline et moi. Puis finalement, il revient avec trois roses et nous les offre. Puis il nous laisse son paquet de cigarettes à la menthe, et retourne vers sa Ferrari.

Jeanne Levet, Master 2

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