14h23. Faculté de droit.

Contexte. Moi assise sur un petit muret à l’entrée de l’école de droit et sciences politiques. Mégots de clopes partout par terre. Vélos accrochés en face de moi le long du mur. Noir, bleu clair, vert olive. 14 vélos au total.

Odeur de café, fumée de cigarette, les corps sont en stand-by. Vêtements classiques. Stan smith aux pieds. Une fois. Deux fois. Trois fois. Sac Eastpack sur le dos. Une fois. Deux fois. Trois fois. Chemise blanche au col soigneusement replié. Une fois. Deux fois. Trois fois. La sensation de faire tâche me colle aux baskets. Je dois être paranoïaque mais j’ai la sensation qu’on me regarde de travers. J’ai l’air conne. Je ne me trouve aucune contenance. À vendre : estime de soi. À retaper, mais reste utilisable.

Jeune fille – Vous allez en cours du coup ?

Jeune homme – Ouais. À la première et à la dernière heure je pense.

5 minutes plus tard il décide qu’il n’ira finalement ni à l’une ni à l’autre. Ça parle beaucoup de fatigue autour de moi. Il est 14h30 et on ressent déjà les ravages d’un cours sur l’assemblée parlementaire et le comité des ministres. Lui, il s’en fout du comité des ministres. À vendre : matelas confortable dans petit appartement étudiant du centre-ville de Montpellier. Utilisé pour siestes et autres moments de détente. Se substitue très bien aux cours de droit.

Cigarettes. Cigarettes interminables. Cigarettes qui se fument vite. Bruits de briquets. Une fille s’approche pour demander du feu au mec assis à côté de moi, il ne fume pas. Elle ne me demandera pas à moi, je n’ose pas lui faire part de l’existence d’un briquet dans ma poche arrière gauche. Tant pis. Ça fume beaucoup et ça m’écœure presque, moi qui ponce pourtant un paquet de 40 grammes chaque semaine. Plus de mégots d’industrielles que de roulées par terre. Marlboro, Vogue, Lucky Strike. Je regarde beaucoup au sol. À vendre : poumons goudronnés, état d’usage, peuvent encore servir.

Je ne sais pas encore à ce moment là que je vivrai une heure de cohabitation intense avec un gobelet de café imprimé aux couleurs du CROUS. Posé sagement à côté de moi, je constate qu’il ne possède pas de touillette. Personne ne l’a sucré. Révoltant. Il a été consommé d’une traite pour être abandonné ici, à côté de moi. Maltraitance. Il finira empoigné et violemment jeté dans une poubelle par un inconnu d’une soixantaine d’années. À vendre : gobelet, fond de café froid. Métaphore de la vie étudiante.

Extraction de bribes de conversations. Je m’amuse. Les mots fusent et se mélangent comme du sucre touillé dans un café brûlant. Je suis comme une petite souris assise à côté d’eux, presque effacée car pas de ce monde, silencieuse car pas de point d’attache, les yeux rivés sur mon carnet car pas de regard à tenir. À vendre : oreille distraite, s’attarde sur des discussions qui ne la regardent pas.

Jeune 1 – J’espère que y aura de la hardtek à la soirée !

Jeune 2 – Oh ouais non de la dub ! Un petit panda dub ! Un petit panda !

Je pense littéralement à un petit panda. Je ris un peu.

Jeune 3 – Non mais t’imagines ? Elle a pas eu son C2i.

Je pense au fait que moi non plus. Constat qui ne me sert à rien. Constat quand même.

Jeune 4 – C’est trop bizarre en cours je me suis endormie mais t’sais j’étais genre à moitié consciente à moitié inconsciente. Genre je savais ce qui se passait autour de moi. Mais genre taille de bizarre mon cerveau…

Je pense que ça fait beaucoup de « genre » dans une seule phrase. J’ai soudainement l’impression d’être moi aussi entre conscience et inconscience.

Jeune 6 (hors contexte) – Ouais je suis trop allergique au poisson…

Je pense à Aïcha, je me demande si elle est allée à la poissonnerie aujourd’hui. Est-ce qu’elle est allergique elle aussi ? Et si elle est allergique, pourquoi est-ce qu’elle a choisi la poissonnerie comme lieu de rendez-vous ? 14h40. Je divague. À vendre : cerveau fatigué. Hors service.

En face de moi, un grand bâtiment. La peinture des murs s’effrite par grosses plaques qui laissent des pans de murs plus clairs que d’autres. J’avais jamais remarqué. C’est moche et je trouve ça beau. Il y a de grandes fenêtres. Barreaux aux vitres du rez-de-chaussée. Pas aux trois étages du dessus. Il y a de la musique qui sort d’une des fenêtres ouvertes. Techno. Je me demande à quoi sert ce bâtiment, et visiblement ma voisine de gauche aussi. Elle non plus n’a pas la réponse. À vendre : barreaux de fenêtre, à installer au niveau du rez-de-chaussée sans raison apparente.

Une banderole suspendue à ma droite sur le mur d’un immeuble clame en majuscules « PAS UNE PERSONNE SANS UN TOIT DECENT. PLUS UN LOGEMENT SANS PERSONNE DEDANS ». J’apprends aussi grâce à une affiche que 46% des étudiants sont obligés de travailler pour financer leurs études. Est-ce que les étudiants qui s’affairent autour de moi font partie de ces 46% ? En haut du dit immeuble je remarque qu’une vitre est cassée. PAS UNE PERSONNE SANS UN TOIT DECENT. Il n’y a pas l’air d’y avoir de la vie dans cet immeuble, les volets sont ouverts mais c’est tout sombre. Je me demande si quelqu’un vit ici. PLUS UN LOGEMENT SANS PERSONNE DEDANS.

Lieu de passage. Les petits détails du délabrement de certains bâtiments attirent mon attention. Je lève les yeux, pas un seul nuage. Ciel bleu. À vendre : petite rue du centre-ville de Montpellier en parallèle de la rue de l’université. Charme de l’ancien.

Je m’invente la vie des gens qui traversent sans aucune gêne mon champ de vision. J’échange un regard. Puis deux. Avec la même personne. Là il se demande ce que je fous là. Ca nous fait un point commun.

Cheveux teints dans des couleurs inhabituelles. Une fois. Deux fois. Trois fois. Tenue entièrement noire. Une fois. Deux fois. Trois fois. Bouteille de vittel écrasée dans la main. Une fois. Deux fois. Trois fois. Claquement de chaussures à talons dans les escaliers. Une fois. Deux fois. Zip de sac eastpack qui s’ouvre. Une fois. Café. Cigarettes. Café. Cigarettes. Tournis.

– T’en refumes une avec moi ?

Bruit de briquet. Une fois. Deux fois. Trois fois. Bruit de béquilles qui tapent au sol. Bruit de poussette roulant sur le bitume. À vendre : ambiance de rue pouvant parfaitement servir à un scénario de film d’auteur. 15h07 : silence. Tout le monde retourne en cours. Générique de fin. Lumière.

Je m’invente la vie des fourmis qui grouillent sans aucune gêne dans mon champ de vision.

Un couple qui revient des courses avec un sac en papier. Carrefour Market c’est sûr. Qu’est-ce qu’ils ont acheté ? Un cake au légumes ? Des tomates cerise ? De la mozzarella ? Secret renfermé dans ce petit sac Carrefour Market.

Un jeune d’une quinzaine d’années qui se dirige à gauche de la rue d’un pas déterminé, vite arrêté dans son élan par une fille presque hystérique qui lui crie « MEC C’EST À DROITE ». Le jeune homme fait demi-tour et rejoint nonchalamment son bourreau.

Une petite mamie avec des branches dans la main gauche, on dirait du laurier. Son petit chapeau de paille et son pull en laine lui donnent des airs de campagne et d’automne. Elle me donne pendant quelques secondes l’impression d’être ailleurs.

Un beau jeune homme, cheveux en batailles, air de Beatles, lunettes à la John Lennon. J’ai complètement oublié ce que je me disais à propos de la petite mamie juste avant. Qu’est-ce que je disais ? J’en sais foutrement rien, je me fais un film dans lequel les personnages principaux c’est nous deux. Il se dirige vers moi, se penche vers mon carnet, lit quelques lignes et me dit « C’est beau ce que tu écris ». Je trouve cette phrase d’accroche nulle mais je l’aime direct. Et je suppose qu’après on vit heureux jusqu’à la fin des temps.

Brusquement sortie de ma rêverie par un professeur crachant sur le dos de ses élèves au téléphone, et qu’il traite, je cite, « d’espèces de cassos ». Je tourne la tête, mon prince charmant s’est enfui et a emporté avec lui mon espoir d’être un jour sa Yoko Ono. À vendre : beauté de l’instant brisée par l’éducation nationale.

Plus personne dans la rue. Un moineau tout au plus.

Interruption de Louise dans mon moment de perdition.

Louise – Ben qu’est-ce que tu fais là ?

Fannie – Je travaille !

Je fais la fille sérieuse, enivrée par la petite satisfaction de pouvoir considérer ce moment paisible comme un exercice que je prends plaisir à réaliser. Ses copines me regardent bizarrement. J’ai envie de brandir une pancarte avec écrit « JE SUIS EN MASTER CRÉATION ». Je ne le fais pas. Je n’ai pas de pancarte.

Fannie – Je dois écrire, on s’est donné des lieux avec Emeline, j’ai atterri ici.

Louise – Ok ! Et Emeline elle doit aller où ?

Je me demande où sont mes camarades, patchwork d’élèves dispersés un peu partout dans Montpellier entrain de gratter sur le papier des choses qui n’appartiennent qu’à eux, tout du moins jusqu’à demain.

Une amie de Louise toussote, sous-entendant qu’elles doivent se rendre quelque part.

Louise disparait.

Deuxième générique de fin. Lumière.

À vendre : écran de cinéma à taille réelle. Sous vos yeux tous les jours. Rester vigilant, poésie vous saisissant parfois à la gorge.

15h38 : moment de latence. Absence de mouvement. Je plonge la main dans mon sac pour trouver mes écouteurs. Deezer. Pub. Total m’annonce qu’il soutient le covoiturage et qu’une carte de 15 euros d’essence est attribuée lors de l’inscription. Ca tombe bien, j’ai pas le permis.

Volume monté. Odezenne.

Saxophone, phonographe, graff de fou, foule de gens, molécule autonome déambule bulle de 16.

Je mets du tabac entre les pages de mon carnet, le referme sans même le secouer. On m’attend pour une bière. À vendre : pages noircies par un petit bout de rien, petit bout de temps qui paie pas de mine. Gardées au chaud au fond d’un sac.

Fannie Place, Master 1

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