17h06. La Cimade, rue du Faubourg Boutonnet.

L’association La Cimade a pour but de manifester une solidarité active avec les personnes opprimées et exploitées, et défend la dignité et les droits des personnes réfugiées et migrantes, quelle que soit leur origine. Je suis venu m’inscrire aux cours de français.

La salle d’attente se situe au fond d’un couloir, après deux portes pleines d’affiches. Nous sommes huit personnes. On pourrait croire qu’il y a un représentant de chaque continent.

Une femme nous accueille, impressionnée car nous sommes trop nombreux. Elle nous propose de revenir Vendredi. Elle a un petit sourire aux lèvres. Personne ne s’en va.

Il n’y a pas de chaises pour tout le monde et j’offre la mienne à une femme qui pourrait être enceinte… à moins qu’elle ait simplement un gros ventre. Je ne sais pas.

Il y a un mec assis avec une chemise en plastique à la main. Il est bien habillé : chemise bleu marine, pantalons beige, chaussures marrons. Ses yeux marrons. Il est magnifique. Dommage qu’il ait des chaussettes de sport. Je n’arrive pas à identifier son origine et pendant que je l’observe nos regardes se croisent ; je détourne le regard.

Au milieu il y a une table, un mec africain est assis au bout ; nous, ceux qui restent, sommes assis autour, collés au mur blanc qui donne la sensation d’être dans un hôpital.

La femme pseudo-enceinte est avec une autre femme. Elles discutent sans détourner leur regard de leur téléphone. Je n’arrive pas à savoir si elles parlent arabe ou français.

Le mec africain est avec son casque et il ne se décolle pas de son téléphone non plus.

En face de moi il y a une jeune femme. Je dirais qu’elle a 22 ans. Elle porte un voile en soie de couleur grise. Elle nous observe du coin de l’œil.

À ce moment-là entre un homme français, je crois qu’il a environ 60 ans. Il accompagne une femme asiatique ; elle porte deux pinces dans les cheveux, on dirait qu’elle a oublié les enlever. L’homme français a une moustache qui cache sa bouche et porte des sandales qui laissent voir ses ongles pourris.

Il ramène deux chaises et m’en offre une pour m’assoir.

Je m’assois à côté du beau mec qui se lève pour demander à la femme qui nous a reçus s’il y a différents niveaux pour les cours de français. Je découvre qu’il vient de Syrie et qu’il est réfugié. Il se rassoit.

En face de moi il y a une porte de couleur violette. Deux femmes entrent sans allumer la lumière. C’est une espèce de cave. Plus au fond il y a trois personnes en train d’interroger les migrants, et au fond à droite il y a une autre femme qui n’est pas visible depuis l’endroit où je suis.

J’entends les questions qu’ils posent à un autre garçon africain et qui y répond timidement. Ils lui demandent de lire dans un journal et l’observent avec pitié.

Le Français avec la moustache qui accompagne la femme asiatique me sourit bizarrement.

Au même moment mon téléphone vibre. C’est un message qui dit : « Tu as eu une érection ? ». Je regarde encore le Français moustachu qui continue à sourire, je regarde le Syrien qui est à côté de moi avec son téléphone dans sa main et je vérifie, mentalement, que je n’ai pas d’érection.

Je réponds au message et j’écris « …pas encore » – en parlant de l’érection.

C’est au garçon guinéen de se lever pour l’entretien avec les 3 personnes qui sont au fond. Lorsqu’il se lève, il me semble voir des ombres bizarres derrière la porte violette qui est un peu ouverte.

L’entretien se déroule à 4 mètres de nous et on peut tout entendre :

– Tu viens d’où ?

– De Guinée., répond-il.

– Pourquoi veux-tu faire le cours ?

– Pour écrire., dit-il avec une voix timide – qui ne correspond pas à son image.

Il a 18 ans et n’a fait que deux ans à l’école en Guinée. Ils lui demandent d’écrire : « Je suis Guinéen » et le garçon les regarde, gêné de ne pas savoir quoi faire. Il me fait de la peine. L’homme qui pose les questions fait un geste aux autres puis on fait passer le jeune dans une autre salle.

C’est le tour de la fille avec le voile. Lorsqu’elle passe à côté de moi, elle me regarde et me dit :

– Avant., avec un gentil sourire, pour me dire qu’elle était avant moi.

Elle va directement avec celle qu’on ne voit pas.

Le Syrien passe pour l’entretien avec les 3 personnes, il est sûr de lui, il dit qu’il sait déjà parler français :

– Je suis B1, il affirme.

Il raconte qu’il est réfugié en France, avec sa mère et son frère. Je pense à le réfugier chez moi.

Entre une fille brune, comme moi. Elle porte une robe courte d’été et des sandales, elle a de longs cheveux noirs ; pour moi il n’y a pas de doute, elle est Latina, elle sent la salsa, le maracuja, la noix de coco et le café.

C’est mon tour, mais je veux rester encore un peu, alors je propose mon tour à la femme asiatique qui a l’air pressée.

La femme qui nous a reçu sort par la porte violette qui est en face de moi. Je ne l’ai pas vue entrer avant, la lumière est toujours éteinte. Elle ferme la porte derrière elle.

Pendant que j’essaye de trouver la nationalité de la Latina, je me rends compte que je n’ai pas vu le mec syrien sortir. C’est étrange, car je suis à côté de la porte de sortie, je n’aurais pas pu le rater.

Je décide de passer, c’est avec la femme qu’on ne voit pas. Elle me donne une fiche à remplir pendant qu’on discute de mon niveau. Je crois entrer dans le mutisme. Je fixe mon regard sur elle quelques secondes, statique ; elle me sourit, me regarde avec ses énormes yeux bleus, et me dit :

– Tu devrais aller à la fac.

Je comprends que d’une façon gentille elle se débarrasse de moi. Je ne sais pas quoi dire.

Je me rends compte que derrière elle il y a une porte dissimulée par une bibliothèque et au moment où je me lève, je sens le regard des autres. Ils savent que j’ai découvert quelque chose.

Je prends mes affaires et je me dirige vers la sortie. Je regarde la porte violette et je crois la voir bouger comme si quelqu’un voulait sortir.

Je regarde la Latina et j’essaye de lui faire un geste pour qu’elle s’en aille. Elle doit comprendre, après tout on a quelque chose de culturel en commun tous les deux. Elle me regarde et fait sa sainte-ni-touche, comme si j’avais voulu la draguer, mais elle ne bouge pas.

Une fois dehors, je marche vite. Pendant que j’attends le feu vert, je me rends compte qu’aucune des personnes qui sont entrées aux entretiens n’en est ressortie ; et je pense à la porte violette, à la lumière éteinte, à la fragilité de ces personnes, leur absence de papiers… qui viendra les chercher ?

Pablo Lillo-Barra, Master 1

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