18h59. Rue de l’Ancien Courrier.

Il commence à faire nuit, le soleil se cache.

Femme 1 – Jeudi y a un truc là non ?

Homme 1 – Oui ça à l’air.

Claque, claque, bruit de talons d’une femme qui descend les escaliers me déconcentre. Je perds le fil de la conversation et n’entends plus qu’un brouhaha collectif. Je chope des mots, « euh ». Un accent anglais prédomine le tout. « Alright » « Ahahah ».

Homme 2 – Tu viens jeudi toi ?

Pas de réponse. La jeune femme ne veut pas. Apparemment jeudi c’est la fête de la rue.

Boum, clic, clefs qui tournent, portes qui claquent.

Maman – C’est maman qui va gagner !!

Enfant – Non non, c’est moi ! Elle court.

Maman – Attends ! Faut attendre Baptiste là.

Découverte d’un petit ange aux bouclettes dorées, pas plus haut que trois pommes, qui essaie de rester stable sur ses deux quilles, il vacille, se plante devant moi et n’arrive pas à grimper la marche. Je lui souris, comme s’il trouvait la force dans mon regard, il grimpe et rattrape sa mère.

Plus rien. Rue vide. Magasins fermés. J’essaye d’apercevoir le soleil qui s’endort.

Cliquetis, pas, chansonnette murmurée.

Il fait ni chaud, ni froid. Je me sens espionne, comme si j’étais là pour voler quelques morceaux de vies, pour leur rendre leur force, leur beauté. Personne ne me voit, tout le monde vaque à son quotidien. Les décorations de Noël sont toujours là, précoces ou retardataires ? J’opte pour le retardataire.

Fond sonore d’une musique paisible, sûrement écoutée par quelqu’un qui rentre chez soi, fume une clope en appréciant la frontière entre le jour et la nuit.

Un mec regarde une vidéo sur son portable, assis sur une chaise. Le son me bourdonne les oreilles, sa vidéo me saoule, ce mec me saoule, l’autre mec en face de lui à l’air aussi saoulé par cette action. Ses commentaires sur la vidéo me saoulent. Il ne parle pas à la personne qu’il a en face, trop absorbé par la vidéo.

Mec de la vidéo – Ce week-end Laeti m’appelle, me dit que c’est fini, qu’elle en peut plus, elle me renvoit des messages, m’incendie.

Mec 2 – Ah ouais et t’as dit quoi ?

Mec de la vidéo – Je lui ai répondu MDR, je t’adore, MDR, t’es trop marrante.

Ils rigolent.

Mec de la vidéo – Elle faisait trop la meuf je te jure. Moi je m’en bats les couilles.

Ils rigolent.

 

WARNING :
À vendre, la fierté d’un homme qui n’assume pas de se faire larguer. Prix libre, elle sert à rien même, vous savez quoi, elle est offerte.

 

19h28, la ville m’a regardée, elle s’allume. La luminosité orangée envahit la surface de la rue.

Personne ne m’aborde.

Saxophone.

19h45 de moins en moins de personne passent. La rue est vide. Je décide d’aller un peu plus haut, à la place Saint Ravy, car plus personne ne passe. La serveuse se ronge les ongles. Elle reste plantée là devant son restaurant.

– Bonsoir.

Personne ne lui répond.

 

WARNING :
À vendre, « mon resto est le meilleur de tout Montpellier, beau, bon et chaleureux vous y passerez une soirée délicieuse ». Ce que doit montrer son apparence.

19h55 Place Saint Ravy. Pas de terrasse ce soir, merde. Je me retrouve en tête à tête avec cette douce fontaine qui me rappel des soirées arrosées. Des couples passent. Beaucoup de couples. Une femme me sourit.

 

WARNING :
Cette femme a compris que le sourire n’est pas à vendre. Elle me l’a offert, tout naturellement.

 

Re-moi et cette fontaine. Elle me regarde dans les yeux, elle me crache au visage, pisse sans pudeur, m’affronte avec ses grands airs. Peut être que c’est elle finalement qui pourrait me raconter les choses les plus intéressantes. Elle est juste là à regarder, écouter, à faire couler son eau naïvement, sans se soucier de la pensée des Hommes.

Un autre couple. Rien. La fontaine et moi. Les plantes ou devrais-je dire la forêt reconstituée sur le balcon, les tuyaux, ce petit pigeon, la lumière bleutée d’une fenêtre, la gravure religieuse, les tuyaux, les barreaux, les portes, les lampadaires.

Une mouche me dit bonjour. Merde, c’est vraiment l’ennui le lundi soir la Place Saint Ravy.

Elle commence à me donner envie de pisser l’autre. Je veux pas craquer, pas rentrer sans une vraie rencontre. Je décide de retourner à mes marches. Au moins dans l’espoir de trouver une flamme.

Jean-Marc – Tiens j’ai du feu si tu veux.

E.B. – Cool merci, vous voulez une clope ?

Jean-Marc – Oui pourquoi pas.

E.B. – Ça vous embête si je m’assois à côté de vous ?

Jean-Marc – Tu sais la vie c’est comme ça quoi. Une succession d’événement qui t’amène là où t’es. Perso, moi j’ai pris mon sac à dos, et je voulais apprendre à me démerder quoi, c’est pas évident de faire la manche. L’administration t’oublie. Elle te classifie selon si t’es addict à la drogue à l’alcool ou toutes ces conneries. Même si t’es fou. Y a d’plus en plus de jeunes dans la rue. Ils croient que c’est grisant de passer sa journée à rien foutre et attendre que les gens te donnent de l’argent. Ils picolent, se droguent pour je sais pas quoi.

E.B., si naïve – Mais du coup vous dormez dans la rue ?

Jean-Marc – Non je dors à la belle étoile. Ça me rappelle quand j’étais gamin, j’allais au camp, on dormait à la belle étoile. Je les regarde avant de dormir. T’sais maintenant y’a des gens qui payent pour aller dans des camps, moi c’est gratuit, c’est chez moi. Je vis un peu en fonction de l’activité de la ville. Je suis arrivé ici au début de l’année. Avant j’étais à Lyon, il faisait trop froid, ils ont ouvert les gymnases, je voulais pas y aller, m’enfermer.

Voisine 1 – Bonsoir Jean-Marc, vous allez bien ?

Jean-Marc – Oui oui comme d’hab, et vous ? Vous sortez du cheval ?

Voisine 1 – Oui c’était génial mais je suis claquée, j’ai plus de jambes !

Jean-Marc – Ah ben c’est bien vous vous êtes régalée au moins !

Voisine 1 – Oui c’est sûr ! Bonne soirée Jean-Marc, à plus tard !

Jean-Marc – Bonne soirée ! Oui donc je disais, dans la rue aussi ce qui est bien c’est le relationnel quoi. Je comprends des fois y a des gens, ils veulent pas te regarder ils t’évitent. C’est normal ils ont leur petite vie. Moi je suis plutôt catégorie thermite. Merde, j’arrive pas à la fumer cette clope, je remets toujours les allumettes dans le sac, l’habitude. J’traîne pas trop avec les autres, je les connais, y’en a je les connais depuis 10 ans, mais ils font que boire et tout… Des fois je leurs donne un pantalon quand le leur est tout troué, et que moi j’en ai deux. Ou un peu de bouffe. Je veux les aider les jeunes y’en a plein des moins de 25 ans qui sont là parce qu’ils ont pas d’aide. Des fois c’est parce qu’ils ont fugués ou quoi, enfin, un jour on va retrouver leurs cadavres sous un duvet.

E.B. – Mais vous, vous avez envie de sortir de la rue ?

Jean-Marc – Ben le truc c’est que j’aimerai bien avoir un foyer pour me faire hospitaliser. Parce que j’ai les dents dépaquetées. T’as vue les photos des dents sur les paquets de tabac ? Je hoche la tête. Ben moi c’est pareil, voir pire. Faudrait que je me fasse faire un dentier. Silence. La gare c’est un peu comme mon salon, je m’y endors lamentablement, parce qu’on n’a pas le droit de s’allonger à la gare, ça fait « désordre ». Silence. Faut lever la tête à Montpellier. Faut un peu se cacher quoi, y’a des gens ils aiment pas te voir allongé par terre. On n’est pas invisible mais les gens ne veulent pas nous voir quoi.

E.B. – Mais vous avez déjà travaillé ?

Jean-Marc – Non, fin oui, mais ça fait tellement longtemps ça compte même pas. À Montpellier tu peux dormir l’hiver, fait pas trop froid. Je me ballade jour et nuit, les journées sont un peu longues, mais au moins je flâne, je regarde le décor. Piano en fond sonore. Tu vois le lundi soir y’a du Piano, tiens ce soir c’est plus tard que d’habitude. Je sais toujours pas si c’est quelqu’un qui joue ou si c’est un disque vinyle, un mégaphone, fin toi tu connais pas ça toi. Il rigole. Je ne dis rien, je lui souris. Il y a toujours l’air dans la rue, t’as jamais le même air dans aucune rue. Jamais la même vue, les mêmes décors. Au fait moi c’est Jean-Marc et toi ?

E.B.  Emeline, je suis ravie de vous avoir rencontré. J’ai jamais autant été aussi sincère en prononçant ces mots-là.

Jean-Marc – Ben enchanté, à une prochaine !

21h04.

 

WARNING :
À vendre – La misère de la rue à la Galaxie.

Emeline Blanc, Master 1

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